6 827e « RADIOSCOPIE » de Jacques CHANCEL avec Serge Kampf et Paul Hermelin le vendredi 13 Mars 2009

Note : Une lecture thématique de cet entretien est accessible en utilisant 
l'encadré ci-contre à gauche. Si vous préférez une lecture séquentielle, 
retrouvez-le en suivant ce lien, qui vous fera partager différents contenus 
générés pour le rapport annuel Capgemini.

 

Jacques Chancel  Ne risquez-vous pas d’être un peu découragés – vous-mêmes et
vos proches collaborateurs – par cette campagne caricaturale menée
contre ceux qu’on appelle les « grands patrons » et plus spécialement
contre les patrons du CAC 40 ?

Serge Kampf Il est vrai que c’est un peu décourageant d’être
jeté dans le même panier que ces quelques patrons américains, français
ou allemands qui ont mis le doigt dans le pot de confiture ou ces
« traders » qui se sont gavés de façon tout à fait indécente. J’en suis
même arrivé à me demander à quoi servait d’être vertueux puisque les
seuls dont on parle, c’est de ceux qui ne le sont pas.

Paul Hermelin J’ose croire que nous ne
sommes pas visés par les invectives ou les menaces proférées par des
gens qui voudraient faire passer le CAC 40 pour un repaire de bandits
et de voleurs. Nous sommes en bonne santé, nous n’avons pas besoin de
recourir aux aides de l’Etat pour redresser notre bilan, nous n’avons
pas programmé de fermeture d’usine ni de plan social de grande ampleur,
bref nous sommes une société « normale ». Mais je sais bien qu’en
période de crise, on a besoin de boucs émissaires.

Serge Kampf Je dirais plutôt de
« leurres », car il s’agit en réalité de dévier les tirs dirigés contre
les vrais responsables, ceux dont la seule motivation était de
s’enrichir sans souci de morale ou de pudeur et dont la fortune trop
vite gagnée rendait ridicules les performances passées. Ou encore ceux
qui ont conduit leur entreprise dans le mur, ou dans ce qu’on appelle
joliment aujourd’hui une « impasse stratégique ».

 

Jacques Chancel  Qu’est-ce qui vous permet de dire que vous êtes vertueux ?

Serge Kampf Je ne sais pas si cela
suffit à la démonstration, mais je constate par exemple que notre
Groupe n’a pas son siège ni ses banques dans un paradis fiscal, qu’il
n’attire pas des managers de qualité en leur promettant un « golden
hello » pour les convaincre de signer leur contrat, que chez nous les
administrateurs ne reçoivent de jetons de présence que lorsqu’ils sont
effectivement présents, que les « patrons » n’ont pas de parachute,
qu’il soit doré ou non, pas de super retraite, pas le moindre avantage
en nature, pas de deuxième salaire payé par une filiale exotique, pas
de faveur particulière dans l’attribution de stock-options, etc. Vous
voulez un exemple ? Sur les cinq dernières années, je crois que la
société a distribué au total à ses salariés plus de 12 millions
d’options : sur ces 12 millions, Paul (Hermelin) n’en a reçu que
170 000, soit 1,4 % ! En plus, comme elles ont été consenties à des
prix de souscription presque tous supérieurs aux cours de Bourse
actuels, elles ne seront peut-être jamais exerçables. Et pour ce qui me
concerne, je n’ai jamais reçu de stock-options et je n’ai d’ailleurs
jamais demandé à en recevoir.

Paul Hermelin Quand je suis entré dans
cette société (en 1993 : seize ans, déjà !), j’avais été frappé – et
d’ailleurs séduit – par l’importance qu’on y attachait aux « valeurs ».
Elles étaient rappelées de façon quasi-systématique, dans le Rapport
Annuel, dans les réunions, dans les discours. Mais le plus important,
c’est qu’elles étaient visiblement acceptées, respectées, défendues et
qu’elles le sont toujours. Autre surprise, la première de ces valeurs
(il y en a sept), celle avec laquelle on ne transige pas, c’est
l’honnêteté et son corollaire, la loyauté en affaires. Cela concerne
aussi bien la façon de rédiger sa note de frais que l’arrêt immédiat
d’une négociation commerciale dès lors qu’il apparaît qu’elle implique
une manœuvre déloyale.

 

Jacques Chancel  Ne devriez-vous pas vous exprimer publiquement sur cette question des valeurs ?

Serge Kampf Non, je n’ai de leçons à donner à personne et il y a bien d’autres tribuns plus qualifiés que moi pour le faire. Par contre, j’accepte volontiers d’en recevoir car j’ai toujours profité de celles que j’ai reçues. Il suffit souvent de bien choisir son modèle. Par exemple, c’est chez Bull (où j’ai passé sept ans de ma vie professionnelle) que j’ai appris à respecter mes concurrents : on m’y a expliqué qu’il ne fallait jamais parler d’eux mais surtout ne jamais en dire de mal. Moi qui croyais jusqu’alors qu’un concurrent, on devait si possible le massacrer et le « bouffer » tout cru, j’ai retenu la leçon et m’en suis toujours bien porté. Il faut dire aussi que mon concurrent à l’époque, c’était IBM, et un concurrent comme IBM, ça se respecte. Quand j’ai créé SoGETI, j’ai pris modèle sur IBM, son organisation, sa rigueur, la discipline imposée à ses troupes…

Paul Hermelin Pour répondre à votre question, j’ajoute que dresser et afficher une liste de valeurs, ce n’est pas compliqué mais ce n’est pas suffisant. Ce qui importe, c’est de les faire partager par les salariés de l’entreprise, de les faire respecter et de les respecter soi-même. Quand on veut être le chef, il faut donner l’exemple. C’est vrai que certains grands patrons n’ont pas donné le bon exemple mais il ne faut pas céder à la tentation de l’amalgame : les « patrons-voyous » ne sont que quelques-uns, j’espère qu’ils sont maintenant démasqués et qu’ils ne séviront plus. Et les autres ont bien compris la leçon.

 

Jacques Chancel  Pardonnez-moi d’insister, mais comment faites-vous pour faire respecter ces valeurs ?

Paul Hermelin : Elles constituent la Loi fondamentale du Groupe et la base de son système de gestion, qu’il s’agisse du mode de rémunération, des critères de sélection, de l’appréciation des performances, etc. Pour les faire respecter, c’est simple, c’est comme pour le code de la route : ceux qui roulent à la vitesse autorisée ne reçoivent pas de récompense (c’est dommage !) mais ceux qui la dépassent sont sanctionnés. Par exemple, tout le monde sait dans ce Groupe qu’il est rigoureusement interdit de recevoir ou de consentir des commissions et que tout manquement serait automatiquement sanctionné par le licenciement sans préavis ni indemnité du contrevenant, quels que soient son ancienneté et son niveau hiérarchique.

 

Jacques Chancel  Et l’avez-vous appliquée, cette sanction ?

Paul Hermelin : Oui. La dernière fois, c’était il y a deux ans, en 2007. Et, s’il le faut, on recommencera.