Nous vivons la troisième révolution de l’information
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Faut-il s’inquiéter de voir cette « conversion » aboutir à un transfert de compétences de l’homme vers la machine ?
Michel Serres Je voudrais remonter à la roue et vous proposer une hypothèse. Nous marchons (sans nous en apercevoir) sur trois roues : la rotation des hanches, la rotation des genoux, la rotation des chevilles – et même la rotation des orteils. Si vous prenez un marteau, le manche est un avant-bras, la masse est un poing. Qu’est-ce qu’un biberon ? C’est un sein amovible. Un verre ? Le creux de ma main. Et si tous les objets techniques étaient des externalisations de nos fonctions corporelles ?
Du coup, la question de l’attachement de l’homme à la machine doit être inversée. De même que la roue a été inventée en externalisant la rotation de nos articulations, le livre et l’informatique sont des externalisations de la mémoire. L’homme a confié l’évolution à ses propres productions – on pourrait parler de philosophie « exo-darwinienne », qui évolue en dehors du corps, dans les objets. Les objets que nous inventons évoluent comme notre corps pourrait le faire en plusieurs millions d’années. C’est de la sous-traitance. Je ne vois pas d’objet technique qui ne réponde à ce concept. La cybernétique et l’homme artificiel ne sont finalement qu’une extension de cette externalisation. Rien de neuf – et donc rien d’inquiétant non plus.
Mais attention, cela ne signifie pas que l’homme ait le contrôle. Nous ne maîtriserons jamais tout. Dans l’Antiquité, toutes les morales étaient fondées sur les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous. Il dépendait de nous d’être bons avec nos enfants, d’être travailleurs, mais non qu’il pleuve ou qu’il vente. Peu à peu, à partir de Descartes, il a fallu devenir maître et possesseur de la nature. Nos techniques nous ont rendus maîtres des choses. Aujourd’hui, la naissance, la mort dépendent de nous, le climat dépend de nous… Autrement dit, nous dépendons de plus en plus des choses qui dépendent de nous. Et la planète se venge. Notre responsabilité est devenue colossale. Il faut maîtriser notre maîtrise. Retour au juridique, seule voie possible.
