Nous vivons la troisième révolution de l’information

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Comment évalueriez-vous l’impact des nouvelles technologies de l’information sur la société et sur le citoyen ? Peut-on légitimement parler d’une « révolution » ?

Michel Serres Nous sommes loin d’avoir pris l’entière mesure de ce qui est à l’œuvre : une longue coulée venue du VIIIe siècle avant Jésus-Christ, un court-circuit qui fait écho aux événements les plus importants de l’Antiquité et de la Renaissance. Les transformations concernant l’information – les technologies du signe – sont beaucoup plus importantes pour l’Homo sapiens que les innovations énergétiques – les technologies de la force ou du travail, comme la roue ou le moulin à vent. À cette échelle, les antécédents proches que sont, au XVIIe siècle, l’énumération binaire de Leibniz ou la machine à calculer que conçoit Pascal comptent peu. La révolution industrielle elle-même est un accident mineur. Le vrai coup de foudre, extraordinaire, se situe en Ionie, le littoral turc actuel, il y a près de trois mille ans. Il donne lieu à trois inventions majeures : l’argent, l’algèbre (et la géométrie), la lettre. L’argent, d’abord. Marx disait que l’argent est « l’équivalent général » : équivalent du travail, ou des moissons de blé. La pièce est un signe, un jeton qui remplace le troc. Ce « jeton blanc », c’est aussi le nombre, dont la place définit la valeur : 1 et 0 font 10, mais 0 et 1 font 1, etc. Quand Euclide invente l’algèbre, il imagine en quelque sorte un jeton abstrait, même si « x » ne sera inventé qu’au Moyen Âge. Enfin, le jeton blanc, c’est la lettre – les 24, 26 ou 27 lettres de l’alphabet.

Inventer le jeton blanc, c’est donc inventer l’écriture – qui vient tout bouleverser, et en premier lieu l’enseignement –, mais aussi l’argent, l’économie, le capital… C’est inventer la science. C’est rendre possible un droit écrit et donc une nouvelle manière d’envisager la politique. À la Renaissance, qu’invente-t-on lorsqu’on invente l’imprimerie ? Presque rien : le jeton blanc devient morceau de plomb. Mais ce morceau de plomb est tellement important qu’il va faire basculer tout l’éventail culturel de l’époque. Un panneau de civilisation se renverse. Apparaissent la science moderne, une pédagogie nouvelle, la banque, la réforme de la religion…

Aujourd’hui, nous sommes les héritiers de ces deux révolutions. Le bit et le pixel sont les jetons blancs de l’information, analogues à tous les jetons antérieurs. Comme eux, ils ont vocation à transformer toute la société : la religion, la science, la pédagogie, le commerce, etc. Rendez-vous compte : l’informatique est à l’origine d’environ 80 % des avancées des sciences « dures » – et sans doute à peu près autant pour les sciences humaines. Nous vivons la troisième révolution de l’information.